Il était une fois un homme roux – le vendredi 18 septembre 2015 à 20h30 et le samedi 19 septembre 2015 à 20h30

Pierre LevySpectacles

Il était une fois un homme roux - Caniil Harms - l'Objeu Théâtre

Daniil Harms

et la fin de l’avant-garde Russe.

Jean-Philippe Jaccard

Lorsqu’au début de la guerre, la répression fauche Daniil Harms (1905-1942) en même temps que presque tous ses amis, c’est toute une génération littéraire qui est décimée : la génération de ceux qui n’ont pas eu le temps de publier avant d’être réduits au silence par le stalinisme triomphant. Héritier de l’avant-garde des années 1910, cofondateur de la dernière organisation littéraire « de gauche » en Russie Soviétique, l’Association pour un art réel (OBERIOU), puis devenu comme tant d’autres « ennemi de classe » dans les années 1930, Harms est un de ces nombreux écrivains dont les œuvres sont restées dans le tiroir pendant de longues décennies. Poète au début, il se convertit peu à peu à la prose. Maître de la forme courte, Harms se fait l’observateur effaré de la réalité monstrueuse qui l’entoure dans des miniatures souvent drôles et toujours tragiques. Cette réalité, dominée par la bêtise et la violence d’un « troupeau humain », il l’a lui-même subie, et son journal intime, document unique en son genre, s’en fait l’écho. Lu avidement en samizdat* pendant des années par une jeunesse qui en avait fait sa coqueluche, Harms est aujourd’hui un auteur célèbre en Russie. Quant au lecteur français, il découvrira tout un pan de la littérature russe du XXe siècle qui était jusque-là resté dans l’ombre.

*Système clandestin de circulation d’écrits dissidents

 

Il était une fois un homme roux de Daniil Harms

« L’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement »

  1. Rimbaud Une saison en enfer

Russie 1930, dans un appartement communautaire du centre de Leningrad :

Un concierge à la langue bien pendue qui surveille les faits et gestes de ses locataires, un pauvre bougre qui dort dans le couloir, une jeune bourgeoise en âge de se marier, un milicien qui surveille ses congénères, des vieilles qui tombent par « excès de curiosité »…, autant de personnages qui traversent les récits et saynètes de Harms dans le monde en crise des années 1930.

À la manière d’un Jean de La Fontaine, Harms crée un contre-monde – non d’animaux, lui – mais peuplés de « sous-humains » d’une « nullité » inouie, des anti-héros qui jouent le rôle de ‘personnages-tampons’, sorte de souffre-douleur qui prennent tous les coups à la place de l’écrivain. Une démarche qui met en relief un monde de l’insignifiant et du repoussant, un monde absurde et sans issue.

Gouffre, vide, division, rupture, choc, conflits, horreur, peur, solitude, sont point par point, les traits essentiels de la vision du monde et de la poétique de Harms. Avant-gardiste de la deuxième génération, il prit peu à peu une orientation qui fut en contradiction fondamentale avec son propre projet dans les premières années de son œuvre littéraire. Toutes les valeurs se sont inversées et offrent finalement des caractéristiques qui ne sont plus celles de l’avant-garde, mais celle d’un type de littérature que l’on pourrait rapprocher de ce que l’histoire littéraire a depuis depuis baptisé ‘littérature de l’absurde’, ce grand mouvement existentialiste qui s’est emparé de toutes les littératures européennes et que l’on peut mettre en rapport à la fois avec l’effondrement des rêves révolutionnaires et avec la montée des fascismes multiformes.

Harms, lui est allé tout de suite au cœur de ce grand désordre du monde, lequel est le lieu de toutes les agressions. Et en examinant plus attentivement les procédés utilisés par l’écrivain dans cette seconde phase : non-sens et humour noir, on constate que Harms va se trouver soudain dans une tradition, qui est celle de la prose gogolienne, ce qui prouve à quel point son apparition dans la littérature russe n’est pas un hasard et, encore moins un phénomène marginal.

La direction de la mise en scène s’est articulée autour de la notion de montage, qui est devenu le principe organisateur et a subordonné tous les autres aspects :

Une ‘mosaïque de morceaux’ où tous les éléments entrant dans la composition de la représentation essayent d’avoir la même valeur.  Un homme qui discute, une toile représentant une femme, une table et une chaise, un manteau gris, un homme-objet, etc., ils sont dans la conjonction de tous les éléments du spectacle, quelle que soit leur signification par rapport au sujet de la pièce. Ils ont tous la ‘même valeur’ ; afin de développer un sens scénique qui par son caractère autonome précisément, a sa réalité propre.

‘Un art réel ne peut être que chaotique, à l’image du désordre du monde’

(déclaration du manifeste de l’OBERIOU)

Notre héros, l’homme roux virevolte constamment de poses en poses, conscient de la vie comme jeu, comme somme de rôles dont aucun n’est vrai, cette dimension théâtrale du comportement humain, est ici associée à une triste et vaine bouffonnerie qui finit par l’absorber. L’homme roux est un ‘homme ironique’ où l’ironie est liée à une certaine manière de porter le masque et de devenir en quelque sorte, personnage de son propre récit. Ce jeu ne vise ni à épater, ni à ridiculiser quiconque que soi-même et on peut déceler une parcelle de cette ironie qui cache dans toute affirmation l’affirmation contraire.

« Vous ne prenez jamais parti dans un combat, vous pouvez regarder les hommes comme si vous veniez de la lune, ils ne sont que des hochets » Daniil Harms

 

Interprétaion, choix des textes, montage et dramaturgie : Damien Bordelet et guillaume cornet

Réalisation des toiles : Cyril Moulinié

Mise en scène : guillaume cornet

Production L’Objeu théâtre avec le soutien du collectif d’acteurs La réplique à Marseille.